Lettre des professeurs du Collège Romain Rolland, Ivry-sur-Seine.

EDUCATION NATIONALE : LE COMBAT ORDINAIRE

C ?est quoi exactement, notre rôle en tant que prof, en tant qu ?agent de l ?Etat ?
Prendre en charge nos élèves quelles que soient les situations, les conditions d ?enseignement ?
Savoir dire NON ! lorsque ces conditions ne sont plus capables d ?assurer l ?égalité des chances ? Alerter les pouvoirs et l ?opinion publics quand il nous apparaît que notre métier devient une mascarade ?
Et comment le faire ?
Avons-nous seulement la réponse ?

Pour les enseignants de n ?importe quel établissement scolaire, et plus particulièrement pour nous, profs du collège Romain Rolland d ?Ivry-sur-Seine, ces questions se posent tous les jours. Il ne s ?agit pas seulement d ?un sujet de dissertation. Un mouvement social ne naît pas d ?une réflexion sereine et argumentée, cartésienne, construite, réfléchie.
Un mouvement social s ?impose. Et alors d ?un coup, les frustrations, les réflexions de chacun explosent. Littéralement.

Cette année est une année difficile. Plus ou moins difficile selon les classes. Mais difficile.
Fin novembre, l ?ambiance est à la sinistrose. Les relations se tendent. En salle des profs, de vieux amis se parlent à peine. Chacun mène sa barque comme il peut, tant bien que mal. Après les vacances de la Toussaint, comme chaque année, les premières réelles difficultés sont apparues. Le climat forcément se dégrade quelque peu, surtout dans certaines classes.
Suite à la refonte de l ?Education Prioritaire nous apprenons que nous risquons de perdre nos points APV. Cela signifie que nombre de collègues ne pourront revenir en province ou seront obligés de nous quitter plus tôt que prévu afin d ?utiliser ces points. Aujourd ?hui, 90 % des professeurs comptent partir d ?ici 3 ans. Cela menace le bon fonctionnement du collège car la plupart des projets et le fonctionnement de l ?établissement reposent sur un noyau de profs stables. Mais pour le moment rien ne bouge. Avons-nous l ?énergie pour nous en indigner, du moins collectivement ?

Le collège Romain Rolland est classé « Zone Prévention Violence » et « Réseau de Réussite Scolaire ». APV. RRS. L ?Education Nationale, l ?enfer des acronymes ?? Chaque jour nous devons faire face aux incivilités, chaque jour nous passons une très large partie de nos cours à recadrer nos élèves, à rappeler les règles de prise de parole, de respect. A chaque heure de cours nous devons leur demander parfois sans grand succès d ?enlever leurs manteaux, de cracher leurs chewing-gum, de ne pas bavarder, de s ?asseoir dans le calme, de sortir leurs affaires que bien souvent ils n ?ont pas, d ?ouvrir leur classeur ? quand il l ?ont, à la bonne page, de présenter leurs devoirs quand ils les ont faits, de lever la main et d ?attendre d ?avoir la parole pour la prendre, d ?écouter, de prendre le cours, de bien noter ses devoirs ??
Cela est bien normal, me direz-vous, c ?est votre métier ?? Mais est-ce bien normal de répéter cela chaque jour, chaque heure, comme si cela était la première fois ? Est-ce bien normal que ces recadrages, certes nécessaires, puissent occuper souvent facilement 60 % du cours ?
Nous voulons la réussite de nos élèves. Nous ne baissons pas les bras. Cela demande de l ?énergie. Mais nous en avons. Nous avons des projets, nous expérimentons, nous aidons nos élèves, nous participons à toutes sortes d ?instances. Nous croyons au service public. Nous sommes des serviteurs de l ?Etat.
Nous acceptons de fait nos conditions de travail, depuis des années.
Nous sommes tous conscients qu ?enseigner dans ces quartiers n ?est pas facile. Nous sommes tous conscients que le pays est en crise. Nous sommes tous conscients que l ?Education Nationale est un des plus gros budgets de l ?Etat.
Nous sommes tous conscients que nous allons dans le mur.
Nous avons des loyers à payer, des emprunts à rembourser, des bouches à nourrir. Nous aimons notre métier. Nous aimons notre métier. Nous aimons notre métier.
Liberté. Egalité. Fraternité.
Laïcité.
Nous doutons. Nous doutons. Nous doutons.
Nous fatiguons.
Mais nous continuons, même si nous allons dans le mur.

Par quoi sommes-nous guidés ? Notre foi en notre métier ? Notre foi en la jeunesse ? L ?amour du savoir et de la transmission ? Notre chèque de fin de mois ? L ?attente des vacances ? La sécurité de l ?emploi ?
Guidés par la fatalité ?
Et toujours, de plus en plus, rongés par le doute ??

Notre métier, dit-on, est une vocation, un sacerdoce. C ?est donc que nous devons accepter, subir. Stoïquement, héroïquement.
Après tout c ?est ce que la République attend de nous ??

Pourtant certaines choses nous désolent. Et ça ne date pas d ?hier ?? Ce discours parfois, lorsque jeune prof, on débarque dans ces collèges qui font peur, ceux dont les médias nous rabattent les oreilles à longueur de temps, ces établissements dans lesquels nous travaillons, pour beaucoup depuis bien longtemps.
« Surtout, n ?oubliez pas, vos élèves sont faibles, ayez de petits objectifs, atteignables ?? » Heureusement, nous n ?avons encore perdu totalement ni lucidité, ni ambition pour nos élèves, alors assez vite, nous n ?en tenons plus compte.
Mais ne nous cachons pas derrière notre petit doigt. S ?il existe, heureusement, des satisfactions, des réussites, des moments de bonheur, d ?espoir, d ?émerveillement, fruits du travail et de la créativité des profs, des élèves, s ?il existe des alchimies de classe, d ?individus, parfois formidables, si nous sommes pourvus (parfois) d ?un matériel plus moderne qui facilite nos innovations pédagogiques, le constat reste accablant : l ?école française est celle des pays de l ?OCDE qui reproduit le plus les inégalités sociales ! Et cela, pour nous, n ?est pas une statistique. Nous le ressentons. Nous le vivons. Tous les jours !
Si un certain nombre d ?élèves de notre collège s ?en sortent bien, parfois même très bien, combien restent sur la touche ? Combien sont de grands, très grands décrocheurs ? Combien sont désespérés ? Combien subissent l ?école depuis longtemps, trop longtemps, et n ?ont de cesse que de nous le crier, souvent de la façon la plus agressive qui soit.
Il est normal de faire son métier. Mais est-il normal de ne pas pouvoir aider les élèves en difficulté ? En très grande difficulté ? Les élèves décrocheurs ?
Ah ? Parce que vous ne les aidez pas ?
Nous ne les aidons pas car le redoublement, certes inefficace bien souvent, n ?existe quasiment plus et n ?a été remplacé par rien. Le nombre d ?heures dans certaine matières essentielles est famélique comparé aux besoins des élèves. Nous n ?avons presque plus d ?heures dédoublées. Nous ne pouvons sortir ces élèves en grande difficulté de la classe de manière à ce qu ?ils n ?empêchent plus les autres de travailler et puissent rattraper leur retard au sein de petits effectifs où nous pourrions nous occuper d ?eux, leur redonner confiance, leur témoigner un véritable intérêt et leur apporter une aide réelle. L ?infirmière n ?est là que deux jours par semaine dans un collège de 700 élèves, dont beaucoup en grande difficulté sociale. L ?aide au devoir n ?est pas pensée de manière à être pérennisée ni systématisée. Des élèves récemment arrivés en France sont intégrés dans les classes comme s ?ils avaient les moyens de suivre normalement les cours.
Il est normal de faire son métier. Mais est-il normal d ?accepter l ?inacceptable ? D ?absorber comme si de rien n ?était les incivilités quotidiennes, le manque de respect, l ?insolence et la défiance, les insultes souvent, parfois la violence. Est-il possible de rester calme face à certains discours sur les femmes, les homosexuels, ou d ?autres « minorités » ? Jusqu ?à quel point devons-nous supporter cela ? A quel moment devons-nous dire STOP ! non seulement en tant que professionnels mais aussi afin de ne pas nier notre propre dignité ?
L ?institution fait semblant de remplir son rôle en inventant un « Socle Commun » et nous invite à cocher des cases ?? Alors qu ?un pourcentage ahurissant d ?élèves en est à des années lumières et que l ?on ne nous a jamais donné les moyens de répondre à ce problème.

C ?est dans ce contexte que nous avons réalisé, fin novembre, que nous sortions de l ?Education Prioritaire.
Avant même d ?en savoir davantage sur cette refonte, la quasi-totalité des enseignants du collège s ?en est insurgé.
Sentiment d ?injustice énorme. Découragement. Colère. Détermination.
La quasi-totalité des professeurs s ?est engagée dans un long mouvement social, coûteux en temps, en énergie, en réflexion, en argent.
Les 4 critères retenus pour entrer ou sortir de l ?Education Prioritaire nous ont confortés dans nos revendications. 36 collèges dans l ?Académie de Créteil en font partie. Pourtant, sur chaque critère, nous ne sommes jamais au-delà du 31eme rang ?? Les politiques nous ont donné raison. Notre hiérarchie (Inspection Académique, Rectorat) rencontrée en audience, a reconnu nos difficultés, personne n ?a pu contester nos arguments.
Mais le 17 décembre, quand a été dévoilée la nouvelle carte des REP (Réseaux d ?Education Prioritaire) notre collège n ?en faisait pas partie !

Nous sommes conscients que nous ne sommes pas les seuls. Que d ?autres aussi ont de grandes difficultés. Mais alors ? Allons-nous continuer à laisser sur le bord de la route tant de collèges, tant d ?écoles, tant d ?élèves ?
Après les vacances de Noël nous avons décidé de ne pas baisser les bras, de continuer à porter nos revendications.
Cette semaine-là, des événements terribles ont eu lieu.
On nous a demandé de faire une minute de silence, de parler avec nos élèves. Cela était légitime, indispensable. Nous l ?avons fait. Parfois, vous vous en doutez, non sans heurts, non sans mal.
Si la réponse à ces actes doit évidemment être policière et politique, elle doit être aussi éducative. C ?est bien ce qu ?a dit notre Ministre.
Mais comment mener une réflexion profonde sur les valeurs de notre République, sur ce que sont la laïcité, la liberté d ?expression, quand en face de nous tant d ?élèves se sentent exclus non seulement de l ?école mais de la société française tout entière ? Quand ils ont le sentiment, peut-être à juste titre, qu ?on ne les entend pas, qu ?ils ont moins de chances que les autres ? Quand leur révolte adolescente, sociale, se greffe sur une idéologie alimentée en grande partie par les réseaux sociaux ou des croyances dévoyées pouvant les conduire à la haine ?

Il s ?agit donc d ?ouvrir les yeux. Nous avons besoin de beaucoup plus que ce que la réforme de l ?Education Prioritaire propose, beaucoup plus. L ?Education Nationale doit prendre conscience qu ?à travers son Ecole c ?est la société entière qui va dans le mur ! Certes, tous les élèves ne percuteront pas ce mur, heureusement beaucoup réussiront et s ?épanouiront, mais les événements récents mettent l ?éclairage sur ceux qui restent dès leurs premières années de vie en marge d ?une société qui reste sourde aux cris des enseignants en imaginant qu ?ils agissent pour leur confort. Cette société se cache les yeux pour ne pas voir ses erreurs.
Chaque année 122 000 élèves quittent l ?école sans diplôme ou formation. 30 ans que cela dure. Les terroristes avaient tous entre 30 et 35 ans ?? L ?Ecole ne peut pas tout faire mais l ?institution doit lui permettre de faire mieux et plus.
Il s ?agit d ?un choix de société. L ?Etat veut-il réellement donner les moyens de réussir à ses enfants ?

MOI, enseignant....
Les professeurs du Collège Romain Rolland, Ivry-sur-Seine

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